Charlottever

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Retrouvailles

Annie se tenait là, droite comme un  i sur la première marche du perron. Elle avait mis sa plus jolie robe. La bleue avec des petites fleurs brodées sur les poches et un joli petit col blanc en dentelle. Elle avait pris soin de cirer ses souliers. Elle avait brossé ses longs cheveux blonds pendant un long moment. Elle les laissait libres aujourd'hui, ils étaient doux et soyeux.

Elle s'était réveillée aux aurores. Savoir qu'un papa et une maman viendraient à l'orphelinat afin de choisir un enfant l'empêchait toujours de bien dormir. Il ne venait pas souvent de parents au grand désespoir des enfants. Mais, c'est comme ça, on désire des bébés que l'on peut façonner, dorloter, câliner. Peut-être ont-ils l'impression de les avoir faits un tout petit peu. Aucun souvenir ne leur échappera : la première dent, le premier petit pot, les premiers pas…C'est vrai que moi, je suis loin de tout cela. Les grandes de 8 ans, ça ne les intéresse pas.

Pourtant, Annie a de bonnes notes à l'école. Elle est bien élevée et toujours prête à rendre service. Elle manque juste cruellement d'Amour…Et son petit cœur pèse tellement lourd que parfois elle a mal. Son souffle se fait court. Elle est obligée de s'arrêter sur les premières marches de l'escalier. C'est comme un pincement qui lui ferait monter les larmes aux yeux. Elle sert alors très fort son nounours Nestor parce que lui est tellement fort. Il a fait de grands voyages au fond des océans quand on l'a mis dans la machine. Il n'a pas crié, n'a même pas pleuré. Il l'a juste regardée en clignant des yeux. D'un petit signe de la main il lui a dit de l'attendre quelques heures et que jamais il ne l'abandonnerait! C'est vrai, il lui est toujours revenu!

L'abandon! Elle avait du mal à comprendre ce mot! Il lui paraissait terriblement cruel. Elle n'avait pas demandé à naître même si la vie était son plus beau cadeau. Mais elle ne comprenait pas pourquoi sa mère l'avait rejetée avant même de pouvoir la connaitre, ou mieux, de s'expliquer! Les sœurs lui affirmaient qu'elles n'avaient aucune trace, qu'après l'accouchement, sa mère avait tout simplement décidé de ne pas la reconnaître! Elle avait sûrement de bonnes raisons pour cela. Annie en parlait avec les autres pensionnaires. On racontait tout et n'importe quoi.

Leurs mamans reviendraient les chercher. Elles étaient mineures, on les avait forcées. Leurs pères étaient partis….Ils n'employaient jamais le mot géniteur, trop impersonnel, trop douloureux!

Mais Annie savait très bien que l'on ne peut forcer des parents à aimer leurs enfants. Ainsi, elle culpabilisait en se disant qu'elle avait dû être bien méchante dans le ventre de sa mère et que l'accouchement avait sûrement été horrible…Sinon, pour quelle autre raison aurait on renoncé à une si jolie petite fille…pauvre Annie, tout cela la rongeait sans cesse.

Ce matin là donc, Annie ravala ses larmes pour la énième fois car le gentil petit couple ne la regarda pas.

Les années passèrent. L'espoir s'amenuisait. Son cœur pesait toujours aussi lourd dans sa poitrine. Mais elle était d'un caractère joyeux et si quelque chose l'affectait, elle savait très bien comment le cacher.

Elle obtint une bourse et rentra à la faculté de médecine. Elle avait des facilités pour les études et se révélait particulièrement douée au service de la petite enfance.

Le plus naturellement du monde, elle devint pédiatre.

Entre temps, une nouvelle loi fut votée au gouvernement. Tout enfant né sous X avait la possibilité s'il le désirait de se faire connaitre de ses géniteurs. Il suffisait pour cela de remplir un simple formulaire. Les parents étaient alors contactés et eux seuls décidaient de donner une suite favorable ou non aux évènements.

Annie fut la première à remplir cette demande. Puis, elle attendit six mois, autant dire une éternité!

Les doutes l’assaillirent à nouveau. Sa mère l’avait elle abandonnée sans regret jamais. Elle eut le sentiment d’être trahie à nouveau. Cela lui fit terriblement mal.

Mais finalement, après tout ce temps, elle eut beaucoup plus de chance que la plupart de ses petits camarades pupilles de la nation.

Un matin, dans sa boite aux lettres, elle trouva une enveloppe rose parfumée qu'elle décacheta très minutieusement. L'écriture était élégante, les lettres bien faites. On s'était appliqué!

Annie comme à son habitude s'assit sur la première marche des escaliers. Elle ouvrit délicatement l'enveloppe, évitant soigneusement de la déchirer. Son cœur battait tellement vite qu'elle sentit sa tête tourner. Elle prit une grande inspiration et commença la lecture.

 

Ma chère enfant,

Je ne sais par où commencer. J'ai bien du mal à comprendre que je viens enfin de te retrouver.

Je n'ai jamais voulu t'abandonner, je te demande de me croire, on m'a menacée. J'avais quinze ans et j'étais trop jeune. Ton père n'était guère plus âgé que moi.

Nos parents voulaient éviter le scandale. Ils nous ont mis tous deux dans un pensionnat.

Nous nous sommes retrouvés à notre majorité et avons quitté nos foyers respectifs pour nous marier.

Nous n'avons jamais eu d'autres enfants. C'était notre façon de nous punir et de demander pardon.

J'habite la même ville que toi, quel heureux hasard! Savoir que je suis peut-être passée à côté de toi sans le savoir…que de temps perdu!

Ton père et moi avons un grand vide tout au fond de notre cœur et serions ravis que tu viennes nous retrouver dès que tu en auras envie, si tu peux encore nous pardonner.

Les mots ne peuvent exprimer tout ce que je ressens au plus profond de moi! Colère et joie se mélangent. Je voudrais trouver les mots mais c'est tellement peu comparé à toutes ces années que tu as passées sans que jamais personne ne vienne te bercer.

Mon coeur saigne, mes yeux ne peuvent contenir les larmes qui tombent comme la pluie en automne.

Je t'ai tellement attendue mais il fallait un miracle! 

Viens!

         Ta maman

 

Annie relut la lettre plusieurs fois. Tantôt elle riait, tantôt elle pleurait…Elle se leva d'un bond et courut jusqu'à l'adresse indiquée.

Elle n'avait pas brossé ses cheveux. Ses souliers n'étaient pas cirés. Elle n'avait pas mis sa plus jolie robe.

Arrivée devant la maison, elle franchit le portail. Puis, elle reprit son souffle. Tremblante, elle appuya sur la sonnette.

 Comme personne ne répondait, elle se dit qu'elle allait camper là dans les escaliers.

Mais au moment où elle se retourna, une femme passa le portail. Elle la dévisagea.

La femme se jeta dans ses bras.

Elle la serra très fort, nicha son visage dans ses cheveux et lui murmura…”tu as les yeux de ton père…”



01/05/2013
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